STUPEFLIP ROMANTIQUE RÉVOLUTIONNAIRE

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

Pour lire cet article, il est préférable, mais pas indispensable, de connaître les albums de Stupeflip. Il est aussi conseillé de ne pas se limiter au degré prime.

 

Le point de départ fut l’écoute étonnée du tiers album, The Hypnoflip Invasion. J’y crus déceler un romantisme révolutionnaire, & pas seulement : une mystique de l’amour, une pataphysique, & une dimension spirituelle annoncée dans leur précédent Stup Religion.

 

L’article écrit d’un jet un soir jusque très tard, a été complété ci & là les suivants. Il eût pu être mieux structuré, mieux présenté, nuancé, précisé, développé, englober les trois albums de Stupeflip & pourquoi pas, donner lieu à un livre. Mais j’ai autre chose à faire.

 

 

RAPPEL UTILE

 

Présentation de Stupeflip :

 

Salut, je te présente le Crou Stupeflip. Formé en 1972, le Crou se compose de trois membres : Flip, l’âme damnée du Crou, sans arrêt sous pression, d’où son pseudonyme ; Pop-Hip, véritable tête de turc du Crou, qui veut absolument faire du rock’n’roll ; ainsi que King Ju. King Ju, ayant subi de sérieux traumatismes durant son enfance, se servira du Crou Stupeflip pour régler ses comptes avec la société. Le Crou Stupeflip est là, entre autres, pour terroriser la population, et par là même, instaurer une nouvelle ère : l’ère du Stup. Je tiens à signaler à mon auditoire que j’ai actuellement un pistolet collé sur la tempe. Je crains pour ma... [coups de feu1

 

Discographie de Stupeflip :

Stupeflip (2002)

Stup Religion (2005)

The Hypnoflip Invasion (2011)

 

INTRODUCTION

 

Certains ont pu croire un moment, à l’époque du moins de leur premier album, que Stupeflip était là pour faire rigoler, avec une couleur protestataire & libertaire certes, mais là pour faire rigoler – uniquement. Leur deuxième album relevait le malentendu :

 

Comique marche seul, il est triste comique

C’est pas marrant, les gens croient

qu’il est marrant tout l’temps

Le public rit, le public crie : comique ! comique !

Ahahah c’est un comique ! 2

 

Eh ben non. Ou pas essentiellement. L’objectif de Stupeflip était clairement annoncé en 2002 : (« terroriser la population » 3), s’élargissait en 2005 :

 

Objectif : instaurer la terreur sur la terre 4

 

 

I. LE ROMANTISME RÉVOLUTIONNAIRE & UTOPIQUE

 

En 2011, dès après l’introduction de leur album The Hypnoflip Invasion, la première chanson, Stupeflip vite !!!, donne le ton de l’excès romantique, l’appel furieux du probe cœur :

 

Donne-moi l’courage d’aller bouffer tous les nuages

Écoute mon cœur écoute la rage écoute ce texte anthropophage 5

 

C’est un cri archaïque enraciné dans le passé le plus lointain, proféré à la face des cadavres sans racine (dé)générés par le capitalisme bourgeois ; c’est le cri du romantisme traversant les âges depuis la première protestation face à la merdonité :

 

Le Crou revient fier ! Tapis dans l’ombre pendant des millénaires 6

 

La colère est intacte, comme celle affirmée face aux vagissements du Capital en fin du Moyen Âge (or Dante est l’un des premiers romantiques, porteur des valeurs chevaleresques du Cœur Intellectif, alors que prolifère la bourgeoisie commerçante & urbaine) :

 

J’me calmerai jamais j’en ai trop gros sur la patate 7

 

Cependant se sent la trace d’un pessimisme, & comme un découragement :

 

Et c’est l’hypocrisie totale, y’a peu d’espoir que ça dérange

Et c’est l’apathie générale, y’a peu d’espoir que les gens changent mec 8

 

L’hypocrisie totale, c’est l’apathie, la partie qui se prend pour le tout mais n’est que générale. Face à elle, le pessimisme se révèle en réalité un pessimisme actif, tel celui affirmé comme méthode par Walter Benjamin :

 

Quatre par quatre, j’découpe mes rêves avec un cimeterre,

noie les p’tits chats, tue les espoirs avec un lance-pierre ! 9

 

Pendant que la merdonité ratiocinante coupe les cheveux en quatre au bistouris, ici on dé-coupe, défait la coupe, & réunit les rêves avec une arme autrement plus splendide. Car en découpant les rêves, non pas en quatre, mais quatre par quatre, on se rapproche asymptotiquement vers le Centre des rêves, au Rêve des rêves.

 

& noyant les p’tits chats de l’erratique sentimentalisme 10 – grimace du vrai sentiment –, & tuant les espoirs morcelés, on tend vers l’Espoir un, fondamental & principiel, seul Principe Espérance.

 

D’ailleurs, une fois massacrés les espoirs vains, l’urgence se maintient, qui est l’urgence du messianisme (juif) révolutionnaire :

 

Stupeflip vite, Stupeflip vite, StupeStupeflip vite, Stupeflip vite, Stupeflip vite ! 11

 

Mais pour être à l’écoute de « l’avenir présent toujours » 12, il faut être lié à l’enfant intérieur, & de là, à l’enfance de l’humanité, celle d’avant la « civilisation » (au sens fouriériste) étouffante :

 

C’est au p’tiot que j’cause qu’est en toi à qui j’cause.

Dans ton for intérieur y’a un enfant qui pleure !

Toi tu t’sens plus ? Lui il s’sent mal.

Tu l’as séquestré, bâillonné, ligoté !

Tu r’connais le p’tit gars qui est en toi ?

Le p’tiot, la p’tiotte qui chiale dans le fond c’est toi !

Tu préfères te cacher ? Faire le steak haché

sous vide, t’as du mal à respirer !

C’est toi là-haut ? dans la cour des grands qui fait semblant ?

Le coq, le fanfaron, la pétasse qui tourne en rond ?

Tu crois gérer ? Mais t’es mal digéré !

Il est où le p’tiot qu’t’étais ?

Il est mort le p’tiot qu’t’étais ! 13

 

& alors qu’en 2002 on pouvait croire Stupeflip enragé mais sans espoir dans son appel à une société sans classes… :

 

« T’sais d’tout’façons heu, la société elle fonctionne comm’ça hein.

Excuse-moi mais c’est genre : t’enfonces les portes ouvertes »

Eh ben j’les enfonc’rai jusqu’à c’que j’en crève

et comme Goldman 14 j’irai au bout d’mes rêves.

Et même si la chanson eh ben elle sert à rien,

j’crois qu’ça t’f’ra du bien de gueuler c’refrain :

À bas la hiérarchie ! la hiérarchie !

À bas la hiérarchie ! la hiérarchie !

À bas la hiérarchie ! (pour tous les mecs qui sont dans des boîtes) la hiérarchie ! (pour tous ceux qu’ont les mains moites) À bas la hiérarchie ! (pour tous les mecs qui sont dans des boîtes) la hiérarchie ! (pour tous ceux qu’ont les mains moites) 15

 

… ici en 2011, un mot de lumière surgit :

 

Foule sentimentale, je t’ai souvent cherchée !

Mais où es-tu ? Où sont les utopies ? Où sont les éveillés ?

Où sont les belles Dames, les belles âmes ? Où sont les cérébrés ?

Ras-le-bol d’être tout seul – je suis fatigué d’expliquer –

Utopiste debout ! 16

 

Les éveillés sont ceux qui rêvent.

 

Les belles Dames sont celles des Fedeli d’Amore (Dante, Ibn Arabî, Novalis...), de l’Initiation d’Amour courtois du Moyen Âge, l’un des temps célébrés par le romantisme révolutionnaire & à sa suite par Marx et Engels, dans leur quête du pré-capitalisme – un passé non remémoré pour être pleuré & être tel quel restitué, mais pour en faire exploser la charge utopique dans le futur. (En cela le Capital & ses chiens de garde, même ceux qui le croient affronter, entretiennent la confusion en taxant également de réactionnaires : l’utopiste qui recherche une telle charge explosive & celui qui pleurniche & voudrait revenir en arrière).

 

Les belles âmes sont celles salvatrices face aux « âmes de procureurs » 17 calculatrices, ratiocinantes, utilitaristes, desséchées, que l’on trouve tout autant chez l’ennemi merdone que chez les marxistes positivistes que sont Plekhanov, Kautsky, et la ribambelle de leurs héritiers (conscients de l’être ou non).

 

Les cérébrés sont le Sel de la Terre qui sauve des animaux humains décérébrés colportant leurs « idiopinions » 18, aveugles à toute utopie.

 

Enfin, il y a le puissant, le très juste : Je suis fatigué d’expliquer. L’explication est à laisser aux poubelles rationalistes de la justification de l’ordre établi. Le rêve, lui, n’a rien à expliquer : il lui suffit d’apparaître, & d’être.

 

& l’utopie, c’est ici & maintenant, avec les moyens du bords :

 

Viens pas me juger, j’fais c’que j’peux avec c’que j’ai grand ! […]

J’suis pas cet esclave qui attend le week-end pour s’enfuir ! 19

 

 

II. LA VIOLENCE & LE SACRÉ

 

La chanson Sinode Pibouin reprend un thème de l’album Stup Religion : la communauté spirituelle & fraternelle de fidèles :

 

Sinode Pibouin – Réunion des fidèles

Sinode Pibouin – pour créer l’étincelle

Sinode Pibouin – saluons nos confrères

Sinode Pibouin – commençons la prière 20

 

Cette fidélité – mot dénaturé, dénigré par le Capital & ses collaborateurs –, après la création de l’étincelle par la réunion des supports divers de la Fidélité une, génère un processus de vérité, lequel mue le fidèle, animal humain d’abord, en sujet :

 

On appelle « vérité » (une vérité) le processus réel d’une fidélité à un événement. Ce que cette fidélité produit dans la situation. […] On appelle « sujet » le support d’une fidélité, donc le support d’un processus de vérité. Le sujet ne pré-existe nullement au processus. Il est absolument inexistant dans la situation « avant » l’événement. On dira que le processus de vérité induit un sujet. 21

Hors de la communauté des fidèles, hors des fidèles à la communauté, rôde l’ennemi égoïste :

 

Ils ont choisi la peur pour manipuler nos gens.

Ils sont décomplexés, calculateurs et diligents.

Leur arrogance luit tel un astre malsain.

Ils tracent leur chemin sans se soucier du bien commun. 22

 

La communauté initiatique prédit les agressions anticommunistes (sous le masque pseudocommuniste) de la légion hostile…

 

Ils disent qu’ils redistribueront, c’est ce qu’ils veulent te faire croire.

Mais tu n’auras accès ni aux soins ni au savoir. 23

 

… mais aussi ses agressions antispirituelles :

 

Ils te reprocheront tes faiblesses, l’oisiveté.

Ils te feront payer s’ils te surprennent à méditer. 24

 

La violence de cette chanson rappelle des pages du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967) de Raoul Vaneigem, où l’ennemi doit être traité comme une chose inanimée. Ici, il est traité d’animal (hyènes, chiens, gastéropodes) – Stupeflip, sagement antiraciste, est donc encore fautif de spécisme, crime encore plus grave, car racisme à la puissance supérieure :

 

Nous les haïssons, mais nous resterons de marbre.

Nous les annihilerons par une seconde danse macabre. […]

Nous les châtierons, mais il est trop tôt pour se réjouir.

Unissons nos forces dans un ultime effort.

Bâillonnons les hyènes qui prônent la loi du plus fort. […]

Nous avons choisi la transe et nous connaissons nos droits.

Vanité, possession, nous n’y croyons pas.

Le Crou initial choisit la prose et l’hypnose.

Bannir les chiens, telle est notre cause. […]

Nous sommes différents, nos idées sont aux antipodes.

Oui, nous les punirons, ils ne sont que gastéropodes. 25

 

A priori, cette violence veut s’exercer sur une minorité, celle des oppresseurs. Mais on discerne mal si elle doit être exercée par l’autre minorité (celle émancipatrice) seule, ou par la majorité (opprimée) mais organisée par la minorité émancipatrice jouant ainsi le rôle de soviet. Cette seconde possibilité rejoindrait la justification de la violence révolutionnaire donnée par Trotsky :

 

Les représentants de l’ancien pouvoir [tsariste], qui s’appuie tout entier sur une représentation sanglante, n’oseront pas évoquer avec une indignation moralisatrice les méthodes violentes du soviet [lors de la Révolution de 1905]. Le pouvoir historique au nom duquel parle ici le procureur, est la violence organisée de la minorité sur la majorité. Le nouveau pouvoir dont le soviet a été le précurseur, est la volonté organisée de la majorité qui rappelle à l’ordre la minorité. C’est dans cette différence que s’exprime le droit révolutionnaire du soviet à l’existence, supérieur à tous les scrupules juridiques et moraux. 26

 

 

III. L’ENNEMI INTÉRIEUR

 

La communauté des fidèles n’est pas menacée que depuis l’extérieur. Il y a l’ennemi intérieur. Chez Stupeflip, il se nomme Pop-Hip. Dès 2002, il est désigné comme « véritable tête de turc du Crou, qui veut absolument faire du rock’n’roll » 27. Il est aussi mentionné à l’occasion des « sérieux dysfonctionnements » que connaît le Crou en Octobre 2003 :

 

Pop-Hip se désintéresse du rock et commence à écrire des chansons pour Florent Pagny. 28

 

En fait, davantage pop (mainstream) que rock, les chansons de Pop-Hip semblent sortir des années 1980, années de Reagan, de Thatcher, de la trahison mitterrandienne, du sursaut nocif capitaliste. Or, dans Pop-Hip’s revenge, Pop-Hip se fait le chantre de ces sales années. Même s’il se défend d’en être nostalgique (« Je suis pas nostalgique et je regrette rien » 29), il l’est : « Mais avant c’était magique, aujourd’hui c’est moins bien » 30. Une telle nostalgie n’est-elle pas intolérable ? Heureusement pour nous, à la fin de la chanson, face à une déferlante passéiste, chaque « aujourd’hui c’est moins bien » répété en boucle est suivi d’un « Ta gueule ! » ou « Ta gueule Pop-Hip ! » crié par un autre membre du groupe.

 

Pop-Hip a commis des chansons hygiénistes (Depuis que j’fume pu d’shit), gentillettes & inoffensives (Les cages en métal, sur les dangers de la voiture : « Vous allez bien trop vite, vous êtes bien inconscients » 31), mais aussi de plus graves, comme Ce petit blouson en daim, qui chante, avec ses airs lisses & superficiels, la réification de la femme-marchandise. Ainsi, après le premier refrain… :

 

J’ai vu dans ce magasin

ce petit blouson en daim

j’irai l’essayer demain

il me plaît bien 32

 

… vient le deuxième… :

 

J’ai vu dans ce magasin

cette paire de mocassins

j’les essayerai demain

ils me plaisent bien 33

 

… puis le troisième :

 

J’ai vu dans ce magasin

cette fille aux jolis seins

j’irai l’essayer demain

elle me plaît bien 34

 

Pas étonnant que Pop-Hip soit dit « tête de turc ». À la fin de certaines chansons siennes, on entend d’exaspérés « Ta gueule ! Ta gueule Pop-Hip ! ». On entend aussi Pop-Hip se faire maltraiter :

 

Salut les p’tits lapins c’est Pop-Hip ! [claque] Aïe ! Vous vous souvenez c’est moi qui chantais Depuis que j’fume pu d’shit ! [coup dans le ventre] C’était marrant hein ? Hihihi. Ooh, j’en ai vraiment trop marre que les autres ils font toujours du hardcore et en plus ils me frappent [coup dans le ventre], frappent tout le temps ! [claque] Aïe ! Puis faut penser aux programmateurs des radios [coup dans le ventre] : Les pauvres, ils vont perdre leur travail s’il y a que des morceaux méchants. 35

 

Il se fait aussi attaquer par des chiens, avant & pendant sa louange aux années 80 :

 

– Hé les gars je peux vous chanter ma nouvelle chanson de rock que j’ai trouvée ?

– Ouais, tu fais ça on lâche les chiens.

– Okay !

[Aboiements]

– Attaque ! Attaque Jean-Pierre, attaque !

[Hurlement de Pop-Hip36

 

Pourquoi tant de haine ? La réponse va de soi. Mais pourquoi garder Pop-Hip ? Pourquoi l’« espèce d’abruti » est-il « toléré par le Crou » ? Voilà qui semble énigmatique. D’autant plus que Stupeflip ne tire de chaque album qu’un seul titre en guise de single destiné à la promotion… & ce single est toujours une chanson de Pop-Hip, la partie émergée de l’album en contradiction avec sa partie immergée ! La clef de cette énigme n’est livrée avec clarté qu’en 2005, à la fin d’une chanson de Pop-Hip :

 

On va faire du pognon avec celle-là ! On va faire du pognon avec celle-là ! On veut du pognon ! Du pognon ! On veut du pognon ! Du pognon avec celle-là ! Avec celle-là on va faire du pognon ! 37

 

Pop-Hip sert donc à faire rentrer de l’argent dans les caisses de Stupeflip, lequel ne survivrait pas dans une société hostile. Pop-Hip est le ver dans le fruit ; mais la société étant régie & servie par les vers, il faut s’adresser à eux dans un langage verbal et musical idiot, justement celui qu’affectionne Pop-Hip, celui du mainstream des années 80.

 

Dès 2002, Pop-Hip était sur la sellette :

 

Pop-Hip ! Pop-Hip ! Si tu continues à faire le bouffon, je t’exclus du Crou ! 38

 

Mais en 2011, l’album The Hypnoflip Invasion témoigne d’un ras-le-bol, en particulier à la fin d’une chanson de Pop-Hip :

 

Ta gueule, Pop-Hip ! [Pop-Hip : « Ah c’est super ça ! Eh ! Attends ! Attendez-moi, j’ai oublié ma brosse à dents ! »]

Dans le Crou initial, Pop-Hip restait un problème majeur. Bien sûr, il fut un temps où ses pitoyables ritournelles firent leur petit effet. Mais ce temps est bien révolu. Et le pauvre Pop-Hip était devenu un affreux point noir au sein même de la Menuiserie.

[Pop-Hip : « Eh, quelqu’un aurait vu mon taille-crayon ? »]

Paradoxe : car il restait le seul à pouvoir remplir durablement les caisses de l’ASFH : la désormais puissante Association de Stup Fanatique. 39

 

À la fin de Dark warriors, le mot d’ordre est donné… :

 

Pop-Hip doit mourir. 40

 

… puis accompli dans La mort à Pop-Hip :

 

[Ding dong]

– Oui ?

– Vous êtes Pop-Hip ?

– Ben oui c’est pourquoi ?

[Coups de feu]

Pop-Hip mort, la situation devenait moins tendue. 41

 

 

IV. L’AMOUR, LA PATAPHYSIQUE & L’ILLUMINATION

 

Enfin, il faut aborder la dimension du rire, qui a créé tant de malentendus autour de Stupeflip. Cette dimension est de prime abord formelle. Mais de manière générale, il serait possible même de parler d’ironie, composante primordiale du romantisme allemand d’Iéna.

 

En exemple nous pourrions citer la chanson Lettre à Mylène (Farmer), chanson d’amour qui fait se contrebalancer & s’entrebalancer le rire de dérision distanciée d’une part, & l’emportement dans le beau pathétique sincère d’Amour, de l’autre.

 

Comme Béatrice pour le Dante, Mylène est celle qui, « aérienne et cérébrale, si Parfaite, tel un rêve éveillé » 42, « détentrice des clefs du Mystère au chocolat » 43, fut flammèche qui soutint le troubadour en Enfer « durant toutes ces longues années de perdition » 44.

 

Comme Béatrice avec le Dante, c’est par la mort, la vie après la mort, que l’accès à Mylène, l’Initiatrice à l’Enseignement sacré, se fait :

 

Tu sais, j’ai beaucoup réfléchi, et je pense que nos univers pourraient s’entremêler. Moi aussi je suis à fond dans la mort, j’aime les tombes, et j’aime cette vérité glacée que tu nous délivres de si belle façon. 45

 

Mylène est à ce jour l’Amour pivotal inconsommé. L’amour libre s’opère autour d’Elle. Dante fait l’amour autour de Béatrice :

 

Parmi tant de vertu, tant de science – comme j’ai déjà montré qu’il en existait dans ce merveilleux poète –, la luxure trouva ample développement, non seulement pendant ses jeunes années, mais encore dans son âge mûr. 46

 

L’Amoureux, qui fait l’amour autour de son Pivot, est aussi Initié, & voit au-delà des apparences. D’où cette belle ode aux filles laides dans la chanson Gem lé moch’, dont nous ne reproduirons ici les paroles, car il les faudrait consigner toutes.

 

Mais revenons à l’alternance entre rire & vérité.

 

Nous pourrions citer un autre exemple aussi, une chanson de l’album précédent Stup Religion, intitulée L’enfant fou 47, qui peut faire ricaner hinhinhin ou alors faire qu’on sente les tripes se serrer : tout dépend de l’âme qui l’ouït, & qui luit ou bien pas.

 

Une telle alternance entre rire & vérité peut rappeler le procédé pataphysique selon Daumal :

 

Toute évidence se vêt d’absurde comme de sa seule manière d’apparaître.

D’où l’apparence humoristique du raisonnement pataphysique, qui dès l’abord semble grotesque, puis à y regarder de plus près contenant un sens caché, puis à un nouvel examen décidément grotesque, puis de nouveau vrai plus profondément, et ainsi de suite, l’évidence et le ridicule de la proposition croissant et se renforçant sans fin. 48

 

D’ailleurs… à la grande surprise de tous… Stupeflip affirme clairement, & pour la première fois, sa dimension pataphysique dans la chanson Hater’s killah :

 

Stupeflip c’est pas n’importe quoi

ça fout l’feu fait l’fou ça t’handicape quand tu l’as pas

C’est une construction mathématique

un truc pataphysique qui t’pique comme un aspic 49

 

& en effet, Stupeflip c’est pas n’importe quoi, malgré l’apparence de désordre typiquement romantique dû au Feu primordial (ça fout l’feu). La construction pythagoricienne, à la forme pataphysique, mord comme le Serpent de la Connaissance (inutile ici d’en dire davantage sur l’Aspic & son rôle en Art de la Transmutation).

 

Relevons cependant l’absence d’apostrophe à « pataphysique ». La pataphysique de Stupeflip est donc encore inconsciente & n’est pas la ’Pataphysique consciente. Stupeflip a l’humilité de le signifier. Stupeflip est en chemin.

 

Il n’en demeure pas moins que Stupeflip a changé, ou plutôt non, n’a pas changé mais déclare aujourd’hui la multiplicité de niveaux de lecture :

 

Mes textes pourris pour faire triper les gamins !

Ma force était la farce maintenant gaffe si ça s’corse !

J’suis fort comme un arbre et la zique est mon écorce ! 50

 

C’est pourquoi il est faux de refuser de donner des perles à des porcs : parmi les porcs, il y en aura toujours qui enfin verront les perles, en seront éblouis, deviendront éveillés. L’éveil ici advient à Stupeflip projeté dans l’Orient de l’esprit, dans la chanson Région Est refermant ce tiers album :

 

Et le Stupeflip alors ?

Mais Stupeflip il était loin ! Très loin ! Dans une autre galaxie !

Mais alors qu’est-ce qu’il faisait ?

Ben il était en méditation transcendantale ! Il était en pleine ascension exponentielle ! Il avait plein de trucs à dire mais il était très occupé, tu comprends ? Il était occupé avec des trucs importants ! 51

 

Stupeflip est loin mais en étant toujours ici :

 

Mais nan, il était jamais parti !

Mais oui, parce qu’il était resté là, dans un p’tit coin d’ta tête ! Et parfois ce p’tit coin il prenait beaucoup d’place ! 52

 

L’éveil de la méditation doit ensuite générer l’action. C’est la puissance infinie du Moteur immobile, quand bien même « il observe » & « n’est pas concerné ». & le Bouddha une fois éveillé suit ensuite la voie de la Compassion, qui parachève la première de l’Illumination :

 

S’il est sympa Stupeflip ?

Mais ouais t’inquiète il est sympa ! Ouais enfin il est sympa, mais faut pas trop venir lui chier dans les bottes non plus ! Il observe ! Il est pas concerné ! Il achète des crayons Titi par exemple ! […]

Mais t’inquiète pas ! Il va t’aider à affronter tout ça ! Il est là maintenant ok, calme-toi ! Calme-toi je te sens extrêmement stressé ! Tu sais quoi ? Tu devrais t’allonger, et oublier tes soucis, parce que t’inquiète pas maintenant il est là Stupeflip ! Et il va s’occuper de tout ! Il va faire les commissions ! Vider la poubelle ! Il ira à la pharmacie t’acheter des médicaments ! Ça ira mieux ! Mais nan, il t’a pas laissé tomber ! Il est là maintenant ! 53

 

En somme, c’est bien d’éveil qu’il s’agit : L’éveil génère la révolution spirituelle & sociale – & la révolution génère l’éveil. Hors ce Cercle vertueux, l’animal humain demeure animal humain demeuré, empêtré dans les filets de la Maïa.

 

La révolution par excellence est celle de l’esprit, issue de la conviction intellectuelle qu’il est indispensable de changer les attitudes mentales et les valeurs qui façonnent le cours du développement d’une nation. Une révolution qui ne vise qu’à changer la politique officielle et les institutions en vue d’améliorer les conditions matérielles a peu de chances d’aboutir à un réel succès. Sans une révolution de l’esprit, les forces qui ont produit les iniquités de l’ordre ancien continueront de prévaloir, en faisant peser une menace constante sur le processus de la réforme et de la régénération. 54

 

 

Brice Bonfanti

Grenoble, le Mardi 26 Avril 2011

 

 

NOTES

1   Stupeflip, « Présentation du Crou », Stupeflip, 2002.

2   Stupeflip, « Krou kontre attakk », Stup Religion, 2005.

3   Stupeflip, « Présentation du Crou », Stupeflip, 2002.

4   Stupeflip, « Krou kontre attakk », Stup Religion, 2005.

5   Stupeflip, « Stupeflip vite !!! », The Hypnoflip Invasion, 2011.

6   Ivi.

7   Ivi.

8   Ivi.

9   Ivi.

10   « C’est pourquoi Marx et Engels déclarent : ‘‘Devant la réalité néfaste, la haine, on prêchait le règne de l’amour. Mais lorsque l’expérience montre que cet amour est resté inefficace pendant 1 800 ans et qu’il n’est parvenu ni à modifier les conditions sociales, ni à établir son règne, il apparaît clairement que cet amour qui n’a pu triompher de la haine, ne peut faire naître la résolution énergique nécessaire aux réformes sociales. Cet amour s’égare dans le verbiage sentimental, impuissant à modifier des états de fait, des situations réelles ; il alanguit l’humain par l’énorme quantité de purée sentimentale dont il le bourre.’’ […] L’amour humain, pour autant qu’il soit clairement compris comme amour de l’exploité et progresse vers la connaissance réelle, est sans conteste un principe actif au socialisme. Mais si les têtes dures sont en proie à la bêtise, que dire alors des cœurs tendres, et si déjà les chrétiens sentimentaux restent prisonniers de leur défaitisme, que ne resteront prisonniers de leur trahison pharisienne les socialistes sentimentaux ! C’est pourquoi Marx attaque chez Feuerbach cette dangereuse emphase accueillante et commode, cette tardive praxis-des-cœurs qui n’engendre que le contraire de ce que recherchait l’altruisme qu’elle prêchait, avec son amour immensément universel. Sans division au sein de l’amour, sans le pôle tout aussi concret de la haine, on ne peut parler d’amour véritable ; sans partialité du point de vue révolutionnaire de classes il n’y a plus qu’un idéalisme en arrière au lieu d’une praxis en avant. » Ernst Bloch, Le Principe Espérance, Tome I, 1938-1959, Deuxième partie (fondements) : La conscience anticipante, 19. La transformation du monde ou les onze thèses de Marx sur Feuerbach, Le groupe relatif à la théorie-praxis : la preuve et la mise à l’épreuve – thèses 2, 8.

11   Stupeflip, op. cit.

12   Brice Bonfanti, L’eau pneumatique au rire arithmétique d’ange. Conte de Théocléa, 2009.

13   Ivi.

14   Goldman est l’Homme d’Or, l’Humain primordial, l’Adam : et comme l’Humain d’Or j’irai au bout d’mes rêves.

15   Stupeflip, « À bas la hiérarchie », Stupeflip, 2002.

16   Stupeflip, « Stupeflip vite !!! », The Hypnoflip Invasion, 2011.

17   Stendhal, Le Lac de Genève, 1831.

18   Brice Bonfanti, Où les germes à naître, cachés, se tapissent. Conte de Johann Gensefleisch, 2010.

19   Stupeflip, op. cit.

20   Stupeflip, « Sinode Pibouin », The Hypnoflip Invasion, 2011.

21   Alain Badiou, L’éthique. Essai sur la conscience du mal, 2003.

22   Ivi.

23   Ivi.

24   Ivi.

25   Ivi.

26   Léon Trotsky, Discours prononcé lors de son procès, 4 octobre 1906.

27   Stupeflip, « Présentation du Crou », Stupeflip, 2002.

28   Stupeflip, « La bavure de Pop-Hip », op. cit.

29   Stupeflip, « Pop-Hip’s revenge », Stup Religion, 2005.

30   Ivi.

31   Stupeflip, « Les cages en métal », op. cit.

32   Stupeflip, « Ce petit blouson en daim », The Hypnoflip Invasion, 2011.

33   Ivi.

34   Ivi.

35   Stupeflip, « Une bonne correction », Stup Religion, 2005.

36   Stupeflip, « Pop-Hip’s revenge », op. cit.

37   Stupeflip, « Les cages en métal », op. cit.

38   Stupeflip, « Avertissement », Stupeflip, 2002.

39   Stupeflip, « Gaëlle », The Hypnoflip Invasion, 2011.

40   Stupeflip, « Dark warriors », op. cit.

41   Stupeflip, « La mort à Pop-Hip », op. cit.

42   Stupeflip, « Lettre à Mylène », op. cit.

43   Ivi.

44   Ivi.

45   Ivi.

46   Giovanni Boccaccio, Petit Traité à la louange de Dante Alighieri, 1360.

47   Cette chanson entretient un lien intime avec une autre du troisième album : Le spleen des petits. Toutes deux rejoignent le thème évoqué plus avant de l’enfance, mais ici précisément dans son aspect vulnérable et malheureux, et source de la possible rébellion future contre « la loi du plus fort » : « Il serre encore les dents mais tiendra pas dans cette violence. / Son petit cœur était pur, mais maintenant il crie : Vengeance. »

48   René Daumal, Tu t’es toujours trompé, 1926-1928.

49   Stupeflip, « Hater’s killah », The Hypnoflip Invasion, 2011.

50   Ivi.

51   Stupeflip, « Région Est », The Hypnoflip Invasion, 2011.

52   Ivi.

53   Ivi.

54   Aung San Suu Kyi, Discours du 9 juillet 1990.