d'après CIVITAS SOLIS

performance de Michele Salimbenideuxième étape du Projet Campanella

 

 

 

Les yeux bandés, nous sommes guidés à travers l’inconnu en courbures pour lequel nous sommes venus.

 

Dans le noir, le soleil intérieur éclaircit nos louanges.

 

Des Solariens nous accueillent, nous les aveugles, nous à la traîne, venus d’un arriéré-monde.

 

*

 

Un souffle en chaque oreille, un souffle en chaque main : L’esprit souffle où il veut, partout, et le souffle est pris par celui qui le peut.

Et tandis que le souffle vivifie, coule et bruisse l’eau sous l’esprit. L’eau, materia prima, ductilité prime, vibre au souffle de l’Esprit qui la surplombe.

 

La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.

Genèse, I, 2

 

Et les deux éléments d’eau et d’air séparés désirant se refondre en mélange nuptial, deviennent mer de souffle, eau d’air, air d’eau, envahissant l’espace encore vide il y a peu.

 

La mer mande ses vagues pneumatiques pour se dire aux vivants :

 

Le souffle dit :

« La nature est pleine de vie. »

Le souffle dit :

« Et l’espace est vivant. »

Le souffle dit :

« Tout communique avec tout. »

 

Et ma main, celle droite sur laquelle j’avais trébuché par deux fois sur la route infernale des villes modernes amoncelées en chaos laid, sur la route infernale devers la Cité du Soleil, ma main droite est lavée, guérie, par des mains solariennes que je ne sais, que je ne peux, encore voir.

 

*

 

Maintenant les bandeaux sont ôtés, dans un hideux et contre-utopique lieu, urbain contemporain abandonné, souterrain telle une crypte à secte avec une ampoule soleil au milieu.

 

Les Solariennes nues se donnent le soin l’une à l’autre, soin lent corporel, et lavant, et leurs gestes nous semblent légèrement lents, à la fois suspendus et mouvants, inclus dans un temps nouvelé autre que le nôtre.

 

Une terreur au visage cagoulé nous observe et nous capte et nous filme un par un : Elle nous voit, nous, voyant les Solariennes nues.

Et les ultimes d’entre nous à être gênés par les corps innocents se soulagent, le regard lavé de son acquise gêne impure, la gêne qui salit ce qu’elle lit, rend obscène le pur nu.

Le lavage du regard se fait par réfléchissement, conscience en miroir par l’œil-mémoire qui nous voit nous, nous les aveugles, nous à la traîne, venus d’un arriéré-monde.

 

Du cercle une à une les femmes s’en vont, qui s’amassent en chairs à côté, tas charnel en spectacle excentré.

 

Mais deux femmes soudain sont écartées de l’amas vibrant d’âmes, jetées, brutalisées, par la terreur qui cagoulée voudrait les éveiller ; puis elles rient, en crescendo, si enfantines.

Mais en miroir inversé face à elles lointaines se tiennent une mère supérieure et une nonne rouge, qui déchirent en criant, en crescendo, les livres d’anciens temps.

Et les pages arrachées de leur abri, leur reliure, jonchent le sol, tout le sol, sous le soleil lors aveuglé.

 

*

 

Dans le noir de l’inconnu enfin ouvert une fois morts les anciens temps, se lèvent petit à petit des cris de bruit, de nuit ensorcelée, d’une frayeur tripale et pourtant si filtrée par l’angoisse.

 

Apeurée, une fille flammèche si blanche qu’elle est lueur limpide, se réfugie sous le lit où elle était donnée à la nuit inconnue,

et à sa place une femme vieillie à la flamme bientôt assombrie s’allonge sur le lit – mais le pain lui est donné, et le pain est rompu, partagé,

et la fille flammèche nouvelle telle un espoir véritable, délaisse sa peur, et quitte son refuge, et rejoint à l’écart, à la marge où jaillira le monde neuf : quatre fillettes nouvelles comme elle.

 

Et le pain est mangé, distribué, partagé, communié : chacun mange, même nous les invités, nous les aveugles, nous à la traîne, venus d’un arriéré-monde.

 

*

 

Alors seulement quand jaillit, renouvelée, la communauté, incluant même les étrangers, nous, alors seulement les pages des livres des anciens temps peuvent être cueillies, ramassées, avec curiosité, parfois lues, parcourues, afin d’être sauvées – comme si dans les pages brillait un souvenir de vérité.

 

Comme Isis rassembla les membres d’Osiris, trois femmes recomposent ce qui fut éparpillé.

 

Recomposées les pages forment, non pas un livre, mais un tapis puzzlé, d’où germe une neuve façon de lire, un sens réagencé qui du passé ne fait pas table rase, mais l’ordonne selon l’axial soleil.

Les pages n’ont plus à être tournées une à une et le lire s’opère d’un unique coup d’œil qui embrasse l’ensemble du livre à plat, où seuls les rectos sont visibles, laissant les versos dans leur ombre.

 

*

 

Nues au fond à l’écart, les quatre fillettes nouvelles côte à côte riantes observent l’ancien monde en voie d’être nouveau.

 

Une gitane parcourt l’enceinte de la Cité du Soleil que nous constituons par nos corps défendant, à notre corps défendant, nous les aveugles, nous à la traîne, venus d’un arriéré-monde. Elle saisit à chacun une main où elle ne lit : rien, mais y écrit un chiffre à chacun, formant : tout.

 

Les fillettes alors se relèvent curieuses, intriguées par le savoir renouvelé par les pages qui revit sous une forme de tapis cognitif, et susurrent depuis le futur : « Tout communique avec tout ».

 

Et les trois femmes reformulatrices du passé en avenir, reprennent les paroles du futur embouclé au passé : « Tout communique avec tout » en crescendo et jusqu’aux cris.

 

tout                                                               tout             tout

                                                                     avec

communique                                                 tout

                       tout                communique    avec                                       tout

avec                                                              tout

                                                                     avec

tout                                                               tout             tout

 

À l’acmé des cris du Tout communiquant avec Soi-même, crépitent, s’enflamment, de virtuelles explosions électroniques électriques :

Et les Solariennes nous attrapent l’un après l’autre chacun affolé, et nous chassent l’un après l’autre chacun interdit de la Cité du Soleil que chanceux, privilégiés, nous avons entraperçue.

 

Vitry-sur-Seine, le Dimanche 31 Mai 2009